Manifeste

1. Présentation/cadre heuristique



La sociocritique n’est ni une discipline ni une théorie. Elle n’est pas non plus une sociologie, encore moins une méthode. Elle est une perspective. À ce titre, elle a pour principe fondateur une proposition heuristique générale de laquelle peuvent dériver de nombreuses problématiques individuellement cohérentes et mutuellement compatibles.

Cette proposition se présente comme suit :

La socialité des textes est analysable dans leurs procédures de mise en forme, lesquelles se comprennent rapportées à un ensemble sémiotique plus large de nature langagière ou visuelle. L’étude de ce rapport de commutation sémiotique permet d’expliquer la forme-sens (thématisations, contradictions, apories, dérives sémantiques, polysémie, etc.) de ces textes, d’évaluer et de mettre en valeur leur historicité, leur portée critique et leur capacité d’invention à l’égard de la vie sociale.

Analyser, comprendre, expliquer, évaluer, ce sont bien là les quatre temps d’une herméneutique. C’est pourquoi la sociocritique peut se définir comme une herméneutique sociale des textes.

En raison de son caractère synthétique, cette proposition appelle des précisions et il est nécessaire de souligner les postulats et les axiomes dont elle découle :

a) Le langage rate «la réalité». Celle-ci est inaccessible. Ce qui ne signifie pas qu’elle n’existe pas. La littérature est par excellence l’art du «rater mieux» (Beckett).

b) La socialité d’un texte, ce sont les qualités de son écriture qui assurent la possibilité de sa lisibilité et de sa circulation dans l’espace social.

c) Sont tenus pour «textes», les textes de littérature, il va sans dire, à l’étude desquels les membres du CRIST consacrent la majeure partie de leurs efforts. Cependant, n’importe quel fragment de discours peut être considéré comme un texte : on peut faire l’étude sociocritique d’une chronique sportive, d’un faire-part de décès, d’un slogan politique, d’une recette de cuisine. Mais on peut aussi faire l’étude sociocritique d’un dessin, d’une photo, d’un tableau, d’une symphonie, d’un film (à condition de prendre les outils analytiques ad hoc [voir d)]). En clair, tout dispositif sémiotique peut être l’objet d’une sociocritique.

d) L’analyse des procédures de mise en forme se nourrit de toutes les méthodes de description des textes mises au point dans ce qu’il est convenu d’appeler la «théorie littéraire». C’est la facture même du texte considéré qui appelle le type de description ad hoc. Ceci signifie qu’on peut faire de la sociocritique en mobilisant les ressources de la simple analyse de texte, de la thématique, de la narratologie, de la rhétorique, de l’analyse de discours, de la linguistique textuelle, et cætera y compris, par exemple, de la psychanalyse (ce que firent des membres de l’École de Francfort, ce que fait Edmond Cros). Si le dispositif sémiotique étudié n’est pas un texte (mais une peinture, un film, etc.), il revient au critique de choisir une méthode d’analyse et de description appropriée. Cette précision va de soi, mais elle a le mérite d’insister sur le fait que la sociocritique est une pratique de lecture active des textes (et al.).

e) En sociocritique, il n’y a pas de séparation entre texte et hors-texte. Le texte considéré et l’ensemble sémiotique auquel il est rapporté sont saisis en continuité l’un de l’autre. L’expression «rapport de commutation» précise que ce continuum ne lie pas le même au même et qu’il est pensé de façon dynamique : entre un texte particulier et, par exemple, un «complexe discursif» (Patrick Tort), il y a certes de la reconduction et de la similitude, mais aussi des substitutions d’éléments, des distinctions pertinentes (ou discrètes), du jeu, de l’ambiguïté, de la transformation.

f) En fonction de la question qu’il se pose, le sociocriticien décide quel est l’ensemble langagier et/ou visuel auquel il rapporte le texte dans la phase de compréhension, et il justifie clairement sa décision. Selon les cas, selon les types d’étude, selon les tempéraments des chercheurs, la dimension de cet ensemble varie. Il importe uniquement de se souvenir du fait que la littérature se fait avec des mots et, par conséquent, que l’on rapportera des mots à des mots ou, plus largement, des signes à des signes. Dès lors, ce que nous appelons un ensemble sémiotique plus large, ce sont:
soit des ensembles circonscrits comme «le co-texte» (Claude Duchet), «la situation socio-linguistique» (Pierre V. Zima), «le discours scientifique» (Jean-François Chassay), «un complexe discursif» (Patrick Tort), «l’ensemble des formes canoniques du carnaval» (Mikaïl Bakhtine), «l’esprit des institutions» (Germaine de Staël»), «une vision du monde» (Lucien Goldmann), «un texte social» (Gilles Marcotte), «les discours idéologiques» (Philippe Hamon), «la thématisation sociale de l’enfance» (Émilie Brière), etc.
soit des entités approchant la totalité de la semiosis sociale, par exemple «l’horizon de sens» (Michel Condé), «le récit collectif national» (Micheline Cambron), «les structures idéologiques» (Robert Fossaert), «l’imaginaire social» (Pierre Popovic) et, bien entendu, «le discours social» dont Marc Angenot a proposé une théorie générale avec laquelle la sociocritique est en constant dialogue.
En adoptant cette perspective, le CRIST reconnaît une dette majeure envers les avenues critiques ouvertes par Mikhaïl Bakhtine [voir ci-dessous «École de Montréal»] : interaction généralisée des textes et des discours, marquage idéologique des énoncés, étude des dialogismes, prise en compte de la facture hétéroclite des textes. Intertextualité, interdiscursivité, intermédialité sont des dimensions fondamentales prises en compte par le travail de lecture ici décrit.

g) Les chercheurs du CRIST tiennent que la littérature participe de plein droit et directement à la semiosis sociale et, par cette médiation, à l’expérience humaine du monde. L’abolition heuristique de la frontière entre texte et hors-texte les conduit logiquement à s’intéresser aussi aux travaux qui, brouillant les divisions établies entre le littéraire et le cognitif, tendent à penser le texte comme un outil de connaissance de l’histoire ou de la société (Pierre Lassave, Jacques Dubois).

h) Les points c), d), e), f) et g) montrent bien, pris individuellement ou en combo, pourquoi et comment des problématiques différentes peuvent dériver de la proposition heuristique figurant au début de cette présentation.

i) Tout cela dit et précisé, les membres du CRIST veulent souligner quatre choses. Premièrement, ils se donnent le droit de produire aussi des essais libres, sans l’habituelle lourdeur universitaire et sans nécessairement reproduire les articulations de cette présentation, dont ils retiendront néanmoins en cours de rédaction l’esprit à défaut de la lettre. Deuxièmement, l’écrivain n’est pour eux ni un ennemi ni un sans papier académique qu’il faudrait soumettre à quelque procédure de vérification d’identité ; en fait, chaque théorie critique fantasme une sorte d’écrivain idéal et celui-ci, pour le CRIST, est avant tout un remarquable écouteur de rumeur sociale (François Rabelais, Régine Robin, Philip Roth). Troisièmement, ils ont souci de lier leurs travaux de recherche et leur pratique pédagogique ; ils envisagent à cette fin de diffuser des cahiers pédagogiques et de veiller à la circulation interuniversitaire des enseignants et des manières d’enseigner la sociocritique des textes. Quatrièmement, ils n’oublient pas que la sociocritique est internationaliste depuis ses premiers balbutiements jusqu’à ses plus dernières avancées ; ceci vaut autant pour les origines de ses chercheurs que pour les corpus sur lesquels portent les travaux.

Nota bene :

Quoiqu’elle ne soit pas une sociologie et qu’elle n’ait rien à voir avec la sociologie de la littérature, la sociocritique est souvent indexée dans les glossaires, les dictionnaires, les manuels et les monographies de vulgarisation sous le label global «Sociologie de la littérature». Il vaudrait beaucoup mieux, pour éviter de pénibles malentendus, qu’elle y figure à part et y dispose d’une entrée autonome. Néanmoins et nonobstant cette méprise, il va de soi que les sociocriticiens ont à cœur de suivre les progrès effectués dans les domaines de la sociologie du livre (Jacques Michon, Jean-Yves Mollier), la sociologie de la lecture (Jacques Lehnhardt, Monique Segré, Chantal Horellou), la sociopoétique (Alain Viala, Jérôme Meizoz), l’histoire des idées (Yvan Lamonde), la théorie des champs et l’analyse institutionnelle (Pierre Bourdieu, Paul Aron, Jacques Dubois, Fabrice Thumerel), l’histoire culturelle (Pascal Ory), l’histoire des représentations sociales (Alain Montandon), la sociologie de la médiation (Nathalie Heinich), l’étude des réseaux littéraires (Manon Brunet, Michel Lacroix, Gisèle Sapiro), etc. Lorsqu’ils recourent à ces types de travaux, ils le font de façon latérale, secondaire et, surtout, en prenant garde d’éviter les pièges trop connus du syncrétisme théorique et de l’éclectisme méthodologique (contradictions épistémologiques, raisonnements aporétiques, confusionnisme, recours aux pré-notions, etc.).

2. Background historique : «L’École de Montréal»  

Les propositions inaugurales de la sociocritique des textes ont été formulées dans les années soixante-dix par Claude Duchet, à Paris, et par Edmond Cros, à Montpellier. Le premier, définissant les notions de mise en texte, de valeur textuelle, de co-texte, de sociogramme et valorisant des objets précis à soumettre à des microlectures (l’incipit romanesque, par exemple) cherche à rendre raison du mouvement sémantique des textes et à mettre en évidence l’historicité des écritures littéraires. Le second, intégrant les acquis du structuralisme, de la linguistique et de la sémiologie et de la psychanalyse, relie la sociocritique à une nouvelle théorie du sujet (cf. son concept de sujet culturel, associant le sujet de l’inconscient et une subjectivité modelée via des relations avec des pratiques sémiotiques nombreuses) et la pense comme une sociosémiotique capable de rendre compte des investissements idéologiques des textes.

Tout un chacun sait que la date de l’apparition d’un mot ne signifie pas que la chose qu’il désigne n’existait pas avant. Il en va de même pour la sociocritique. Elle a pour antécédents tous les travaux qui s’intéressèrent directement à la mise en forme des textes et qui la relièrent à des façons de raconter et de sémantiser le monde (de Germaine de Staël à Goldmann en passant par Lukàcs ou Mukarovsky), quand bien même la base épistémologique de ces travaux est-elle aujourd’hui tenue pour insatisfaisante.

Si Duchet et Cros ont fait école, l’un via l’École de Paris VIII-Vincennes, l’autre en fondant l’Institut international de sociocritique de Montpellier, nombre d’autres chercheurs ont ensuite développé une sociocritique propre en s’appuyant sur d’autres traditions critiques et en développant d’autres hypothèses, mais en gardant le fait important du geste fondateur commun à Cros et Duchet, lequel tient à deux choses : postulat de singularité potentielle du texte et liaison avec des éléments idéologiques ou sémantiques circulant dans le langage social (liaison idéosémique chez Cros, cotextuelle chez Duchet). Tels furent par exemple les cas de Pierre V. Zima (appui sur l’École de Francfort et sur la philosophie du langage de Bakhtine), de Charles Grivel (appui sur l’analyse idéologique et sur la poétique narrative), de Graham Falconer (appui sur la narratologie), de Dolf Oehler (appui sur les travaux de Walter Benjamin), etc.

Dans la foulée de ce mouvement d’expansion, une forme particulière de sociocritique s’est développée à Montréal au point qu’il est légitime de parler d’une École de Montréal. Quatre noms suffisent à indiquer sa spécificité : André Belleau (Le Romancier fictif), Gilles Marcotte (La Prose de Rimbaud, Le Roman à l’imparfait, Littérature et circonstances), Régine Robin (Le Réalisme socialiste, Le Deuil de l’origine, Le Golem de l’écriture, Le Roman mémoriel), Marc Angenot (Le Cru et le faisandé, 1889. Un état du discours social). Chacun de ces quatre critiques possède son approche propre, mais tous quatre ont en commun un appui résolu sur les travaux de Mikhaïl Bakhtine. Ce recours au critique russe s’explique sans doute en partie par la situation propre de la métropole québécoise. Officiellement bilingue (anglais/français) mais cosmopolite et plurilingue dans les faits, ce dont témoigne la littérature qui s’y écrit, pluriculturelle et traversée en longue durée par des traditions religieuses, culturelles, politiques en constante interaction, Montréal semble appeler la batterie notionnelle mise au point par Bakhtine (polyphonie, dialogisme, plurivocalité, etc.). Dès toujours métissée, faite de nombreux sédiments (amérindiens, européens entre autres), son américanité n’en est pas moins obvie, et l’influence de la démocratie libérale du grand voisin du sud, valorisant la liberté individuelle, n’est sans doute pas indifférente au fait que la sociocritique se soit développée en terres montréalaises dans la mesure où elle maintient l’hypothèse d’une singularité active du texte de littérature même quand elle rapporte celui-ci à des ensembles aussi englobants que le «discours social». On aura compris en lisant ces lignes que, dans l’expression «L’École de Montréal», le nom de la ville désigne moins un lieu qu’un ensemble de circonstances ayant incité très tôt des chercheurs à proposer des manières de lire et de penser tout ce qui se désigne aujourd’hui, sous de nombreuses latitudes, par des mots comme diversité, altérités plurielles, migrations, hétérogénéités culturelles, etc. etc.

Cette sociocritique d’inspiration bakhtinienne (ou post-bakhtinienne) a trouvé naguère un lieu d’exercice idéal dans le Centre interuniversitaire d’analyse du discours et de sociocritique des textes (CIADEST), fondé et dirigé de 1991 à 1997 par Marc Angenot, Régine Robin et Antonio Gomez-Moriana. Le CIADEST fut le lieu de gestation et de rayonnement de «L’École de Montréal». Au sein du CIADEST et dans les années qui suivirent sa disparition, de nombreux travaux ont montré la fécondité des idées et des hypothèses développées par cette École. Celle-ci a ensuite trouvé refuge au Collège de sociocritique de Montréal lequel s’est orienté au fil du temps vers la sociologie de la littérature (études des textes en relation avec les réseaux et les sociabilités, les groupes et les biographies d’écrivains, les carrières et les états du «champ littéraire» [Bourdieu] ).

Aujourd’hui, les chercheurs du CRIST (Centre de recherche interuniversitaire en sociocritique des textes) prennent en charge les acquis et les buts de «L’École de Montréal». Ils se donnent le mandat de les repenser à la fois dans le cadre heuristique qu’ils se sont donnés, en tenant compte de la littérature et de l’art qui se font, et en fonction des travaux actuels qui développent des approches critiques susceptibles de nourrir leur réflexion. Ils sont tout particulièrement attentifs à ce qui se fait du côté de l’analyse du discours (Dominique Maingueneau, Patrick Charaudeau, Teun van Dijk), de la politique du texte (Stéphane Vachon, Jacques Rancière), des nouvelles voies de la critique idéologique (Marc Angenot), de l’anthropologie littéraire (Jean Molino, Jeffrey Peck, Éric Chauvier, Michel Fournier, John Leavitt), des études postcoloniales (Neil Azarus, Paul F. Bandia, Gaiatri Spivak), de la traductologie (Natalia Teplova, Rainier Grutman, Patrick Maurus) et de travaux tels ceux de Ross Chambers, Dolf Oehler, Jonathan Monroe, etc.

Références des principaux ouvrages cités



Marc Angenot, 1889. Un état du discours social, Longueuil, Le Préambule, 1990, 1167 p. et Le Cru et le faisandé. Sexe, discours social et littérature à la Belle Époque, Bruxelles, Labor, 1986, 202 p. ; Mikhaïl Bakhtine, L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, 1970, 471 p. et Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, 488 p. ; André Belleau, Le romancier fictif, Montréal, PUQ, 1980, 155 p. ; Edmond Cros, Théorie et pratique sociocritiques, Montpellier, Éditions du C.E.R.S./Éditions sociales, 1983, 373 p., La Sociocritique, Paris, L’Harmattan, 2003, 206 p. et Le sujet culturel - Sociocritique et psychanalyse, Paris, l’Harmattan, 2005, 271 p. ; Jacques Dubois, Stendhal une sociologie romanesque, Paris, La Découverte, 2007, 251 p. ; Claude Duchet, «Pour une sociocritique ou variations sur un incipit», dans Littérature, 1971, n° 1, p. 5-14. Et Sociocritique [collectif], Paris, Fernand Nathan, 1979, 223 p. ; Pierre Lassave, Sciences sociales et littérature, Paris, PUF, 2002, 243 p. ; Gilles Marcotte, La Prose de Rimbaud, Montréal, Boréal, 1989, 193 p. ; Littérature et circonstances, Montréal, L’Hexagone, 1989, 350 p. ; Le roman à l’imparfait, Montréal, L’Hexagone, 1989, 257 p. ; Régine Robin, Le réalisme socialiste: une esthétique impossible, Paris, Payot, 1986, 347 p. ; Le Golem de l’écriture. De l’autofiction au Cybersoi, Montréal, XYZ, 2005, 375 p. ; Le deuil de l’origine. Une langue en trop. La langue en moins, Paris, Éditions Kimé, 2003, 236 p. ; La mémoire saturée, Paris, Stock, 2003, 525 p. ; Pierre V. Zima, Théorie critique du discours. La discursivité entre Adorno et le Postmodernisme, Paris, L’Harmattan, 2004 et Manuel de sociocritique, Paris, Éditions Picard, 1985, 252 p. [nouvelle édition, 2000].